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vendredi 24 mars 2017

Taras Prokhasko Les Neprosti




Taras Prokhasko

Les Neprosti

 


Traduit de l’oukraïnien par Oles Masliouk

Soixante-huit premières phrases prises au hasard

1. Au printemps 1951 il n’aurait pas été surprenant de partir vers l’ouest – alors l’Est lui-même s’était mis à dériver dans cette direction. Et cependant Sébastien et Anna en novembre mil neuf cent cinquante et un quittèrent Mokra* en direction de l’est, qui, quoi que l’on pense, était alors plus vaste. Plus exactement en direction du sud-est, contre l’autan. 

2. Ce n’était pas à cause de la guerre que ce voyage fut remis durant tant d’années – la guerre ne pouvait que très peu infléchir le cours de leur vie. Sébastien avait pris la décision de ne pas suivre cette tradition familiale qui voulait que l’on montre aux enfants lorsqu’ils atteignaient l’âge de quinze ans les lieux liés à l’histoire de la famille. Car lorsque Anna a eu ses quinze ans révolus, Sébastien se rendit compte que tout recommençait et Anna devint pour lui la femme unique parmi toutes celles qui existaient au monde. Que non seulement il ne pouvait désormais qu’être auprès d’elle mais qu’il ne pouvait plus être sans elle. Pendant ce temps à Yalivets* – ce lieu familiale où il aurait fallu amener Anna – l’attendaient les Neprosti. Et Sébastien savait que très aisément ils la convaincront de rester avec eux.
De toutes les façons ils avaient prédit à sa naissance qu’Anna deviendra une neprosta

3. En mai 1951 Anna sentit que son père, Sébastien, était son unique homme possible, et ils devinrent amants. 
Ce printemps-là pas mal de monde emprunta des trajets inouïs en colportant des rumeurs incroyables. C’est ainsi que Sébastien appris que les Neprosti avaient disparus de Yalivets*. Et que personne n’en a plus jamais entendu parler.
Tout l’été Sébastien et Anna s’aimèrent sans trêve, tandis qu’à proximité passèrent plusieurs armées différentes. Rien n’empêchait d’aller à l’est, au sud, ou au sud-est. Lorsqu’il fit réellement froid et les routes rentrèrent dans leurs lits de la façon la plus compacte, ils quittèrent finalement Mokra et, au bout de quelques jours auraient été à Yalivets. Le voyage a été reporté durant trois ans. Mais Sébastien ne craignait plus rien – il avait enfin une vraie femme. De la même espèce que toujours.

4. Il n’arrivait pas à imaginer comment montrer réellement à sa fille tous les lieux dans les montagnes depuis Mokra jusqu’à Yalivets. Au lieu de quatre jours il aurait fallu que le voyage dure quatre saisons. Ainsi uniquement, et encore : le jour, la nuit, le matin et le soir, Anna aurait pu voir comme en son entier cette route a un aspect divers. Il regardait la carte, lisait les noms à voix haute et cela le rendait heureux.
Et ce sentiment n’était pas amoindri de ce que la carte ne disait rien à Anna.
Il était cela dit quelque peu inquiet par les arbres qu’il n’avait pas vu depuis tant d’années – les arbres poussent et c’est ce qui bien souvent rend les lieux familiers soudainement impossible à reconnaître. C’est l’argument le plus grave quant à la nécessité de ne jamais abandonner les arbres familiers sans soins. 
Quant au cheminement lui-même – le voyage quel qu’il soit ignore impérativement  ce qu’il peut advenir, il ne peut connaître ni ses causes véritables ni ses conséquences ultimes.

5. Un jour Franz dit à Sébastien qu’il existe au monde des choses plus importantes que ce que l’on appelle le destin. Certainement Franz songeait au lieu. Si le lieu existe – existe l’histoire (car si l’histoire se développe il doit forcément y avoir un lieu correspondant). Trouver un  lieu – fonder une histoire. Inventer un lieu – trouver un sujet. Et les sujets, puisqu’on en parle, sont eux-aussi plus importants que les destins. Il existe des lieux où il n’est plus possible de raconter quoi que ce soit, et parfois il suffit simplement de prononcer les toponymes dans le bon ordre, pour se rendre maître de la plus intéressante des histoires qui tiendra plus fort que la biographie. La toponymie est capable de conduire au péché, mais également elle peut très bien satisfaire et combler.

6. Quelque chose de semblable est arrivée à Sébastien. Il s’était trouvé Yalivets, qui avait été inventé par Franz. Il fut happé par la linguistique. La toponymie l’avait ravi, et non simplement "il s’enthousiasma pour ses méandres".

Pleska, Opressa, Tempa, Apeska, Pidpoula, Sébastien. Chéssa, Chechoul, Mentchoul, Bilyn, Doumegn, Petros, Sébastien.


Lorsque les montagnes n’existaient pas encore, leurs noms étaient déjà là. De même avec ses femmes – elles n’existaient pas encore lorsque son sang se mélangeait déjà à celui qui allait devenir le leur.
Dès lors la seule chose qui importait pour lui était de s’en tenir à cette toponymie réduite et à cette génétique restreinte. 

7. François rencontra Sébastien sur les rochers au-dessus de Yalivets. Sébastien revenait d’Afrique et chassait les oiseaux. Le fusil à lunette prévient le sentiment de meurtre. A travers la lentille on ne voit qu’une espèce de film. Le coup de feu ne l’interrompt pas vraiment, plutôt il permet d’introduire dans le scénario une nouvelle scène.  Il avait donc chassé un grand nombre de petits oiseaux qui migraient par-dessus Yalivets vers l’Afrique justement.
Bientôt devait venir l’hiver. L’hiver doit changer quelque chose. L’hiver donne un but – telle est sa caractéristique première. Il referme l’ouverture qu’avait été l’été, et ne serait-ce que cela seul doit se réaliser de quelque manière.
François cherchait le sujet de son prochain film dessiné. Et soudain – juste avant que ne vienne l’hiver, le rocher au-dessus de la ville, dans la ville même, une volée d’oiseaux par-dessus la montagne, dans leur voyage vers l’Afrique, vers l’Asie Mineure, là où sont les champs de safran, l’aloès et l’hibiscus parmi des églantiers géants peu avant le Nil immense, quelques oiseaux multicolores, tués dans l’œil, posés l’un sur l’autre, à cause de quoi les couleurs sont plus contrastées, dans chaque œil droit le reflet du trajet intercontinental, dans chaque œil gauche – une tâche rouge, et pas une plume n’est abimée, et le souffle léger du vent agite le duvet d’un petit corps sans poids sur le duvet vaporeux d’un autre, et l’œil du tireur réfléchi par l’optique.  
Et le tireur. Reflet rouge de l’Africain blanc. 

8. Sébastien avait eu les mains gelées. Il se les était gelées dans la nuit saharienne. Depuis elles ne supportaient pas d’être gantées. Sébastien dit à Franz – et que doivent faire les pianistes lorsqu’il fait aussi froid.
Ils regardaient de tous les côtés, et partout était la beauté. Car c’était l’automne, et l’automne n’allait pas tarder à se faire hiver. Franz nommait diverses montagnes, sans même montrer où se trouve la quelle. Ensuite il l’invita à venir chez lui. Il y avait longtemps qu’il n’avait accueilli d’invités – il y avait longtemps qu’il n’avait rencontré quelqu’un qu’il ne connaissait pas dans les montagnes. Probablement ils burent alors pour la première fois du café avec du jus de pamplemousse. Lorsque Anna leurs apporta la cruche dans la galerie vitrée, chauffée en brûlant des sarments de vigne dans un poêle de cuivre, Sébastien demanda qu’elle reste un instant et montre – ce que l’on voit à travers les vitres. Anna dit : Pleska, Opressa, Tempa, Pidpoul, Chéssa, Chechoul, Mentchoul, Bilyn, Doumegn, Petros.
La fin de l’automne 1913. Franz dit qu’il y a des choses bien plus importantes que ce que l’on appelle le destin. Et proposa à Sébastien d’essayer de vivre un temps à Yalivets. Le crépuscule venait et Anna, avant d’apporter une seconde cruche – presqu’entièrement du jus de pamplemousse et seulement quelques gouttes de café – partit faire son lit, car alors elle n’aurait pas encore su le faire dans le noir.



Chronologiquement

1. Sébastien resta à Yalivets au printemps 1913. Il avait vingt ans. Il était né de l’autre côté des Karpates – dans la Borjava – en 1893. En 1909 il vécut tout un mois avec ses parents à Triest, et l’année suivante partit faire la guerre en Afrique. Il retournait chez lui par la Mer Noire et Constance, puis les monts Rodnianski, Hrygnyava et le Pip Ivan. Il passa Tchornohora, passa sous la Hoverlya et Petros. Fin automne 1913.

2. Yalivets est apparu vingt-cinq ans plus tôt.
L’inventeur en était François, que d’habitude on appelait Franz. Durant vingt ans François vécut dans les villes – Lviv, Stanislaviv, Vyjnytsi, Moukatchevo. Il apprit le dessin auprès d’un unique illustrateur (celui-ci avait un temps travaillé avec Brehm, puis avait gagné sa vie en faisant et contrefaisant des papiers) et devait, et voulait, et pouvait suivre son maître d’un endroit à l’autre. Un jour on lui montra un appareil photo et il cessa de dessiner. Mais quelque temps plus tard, en quittant Morchyn, trouva la mort l’illustrateur qui accompagnait un professeur de Cracovie – ils partaient en expédition à la Tchornohora, décrire les plantes du Pays houtsoul. A Stanislaviv le professeur fit la connaissance de Franz, et quelques jours plus tard celui-ci découvrait le lieu où il se sentit à sa place – comblé et chez soi. Il revint un an plus tard pour poser les fondations de la petite ville.
Et cinq ans plus tard Yalivets était de toute l’Europe centrale l’une des plus excentriques et les plus courus des villégiatures. 

3. Anna, à cause de qui Sébastien resta à Yalivets, s’appelait Stéphanie. La vraie Anna était sa mère – la femme de François. Elle soignait sa peur de l’altitude, car elle était alpiniste. Elle est venue dans cette station avec son compagnon d’alors, un spéléologue. Ils faisaient la même chose mieux que quiconque. A la différence qu’elle grimpait et lui descendait, mais tous deux étaient frustrés par le manque d’espace. Lorsque Anna tomba enceinte de François, elle décida d’accoucher ici, à Yalivets. Et lorsque Stéphanie est née elle ne voulait plus partir pour où que ce soit.
Elle est morte lors du duel auquel l’avait provoqué son mari. François rebaptisa aussitôt Stéphanie en Anna. Il éleva seul sa fille jusqu’au jour où il invita dans leur maison Sébastien, qui revenait d’Afrique en route pour Borjava. A cet instant François su que désormais ou bien elle allait écouter un autre homme ou bien elle ne fera attention à l’opinion de qui que ce fut.



Lettres à Beda, lettres de Beda

1. La seule personne à les connaître tous depuis des décennies était le vieux Beda. On disait qu’il était des Neprosti. En tout cas il les fréquentait. Lorsque François appris à Anna à lire et à écrire – il ne voulait pas le faire s’étant rendu compte qu’elle n’allait pas écrire mais noter, de même qu’elle n’allait pas lire mais relire, et Franz pensait que ce n’était pas nécessaire – ayant appris à lire et à écrire elle voulut en savoir plus sur les commencements de Yalivets, sur sa mère. Seul Beda savait ces choses, et elle lui écrivait des lettres avec des questions. Parfois les réponses arrivaient très rapidement, parfois tellement lentement que l’on pouvait croire que l’adresse cette fois avait été mal indiquée (une adresse où n’aurait même pas vécu quelqu’un capable de répondre en retour que Beda ne s’y trouvait absolument pas).
C’était à l’époque où Beda s’était installé dans un blindé ; allant de ci de là, mais sans jamais sortir d’un cercle dont le centre était Yalivets. Un jour Beda raconta une histoire.

2. Après avoir vécu un an dans son blindé il pensait se souvenir du moindre détail jusqu’à son dernier jour. Mais alors le blindé roula sur une mine laissée là par les Italiens qui construisaient le tunnel au col Yablounytsky. Beda failli y rester. Des Houtsouls l’ont recueilli. Le corps entier était blessé, et pas comme s’il avait été attaqué par un couteau, un sabre ou une hache, mais comme si la terre s’était couverte des crevasses. On le plaça dans un tonneau de miel et nourri de lait de chèvre, caillé dans du vin chaud. Quant au blindé, des ménétriers tsiganes se proposèrent de le remettre en état. Neuf mois plus tard Beda sorti du miel. Le blindé était là, dans le jardin, et les enfants étaient grimpés dessus pour cueillir les pommes automnales. Du calvin blanc  ce me semble. Et donc Beda pensait se souvenir de son char à tout jamais. Il grimpa, vite fatigué, le long de l’échelle jusqu’à l’écoutille et réalisa qu’il ne se souvenait pas comment l’on grimpait cette échelle il y a neuf mois. Il ferma les yeux et ne su pas se représenter où se trouvent là-bas toutes ces choses jadis si familières. Il se rassura en se disant que la peau était devenue autre. Qu’en réparant le blindé, les ménétriers en avaient escamoté certaines pièces. Et n’arrivait pas à se rassurer. C’est ce qu’écrivait le vieux Beda.
Anna lui envoyait des lettres avec des questions sur sa famille. Il répondait aux questions, et toujours ajoutait quelque chose à propos de lui-même, bien qu’elle ne le demandait pas, mais le lisait avec intérêt.

3. Les lettres de Anna pouvaient ressembler à
... je ne demande pas que tout tu contes...
... moi aussi j’ai beaucoup de choses à te dire à propos de Yalivets, François, maman, les Neprosti. Comme tu es le seul au monde à les avoir tous connu...
... je ne sais pas à quoi cela me sert-il, mais je le ressens sans voix. Je ressens mon corps, je commence à penser comme lui. Brusquement je me rends compte que je ne suis pas indépendante. Je dépends d’eux tous, car par eux aussi pense mon corps...
... cette dépendance n’est pas quelque chose de mauvais, mais je veux savoir ce qui en moi vient de qui : ce qui est à Franz, ce qui est à maman, ce qui est aux Neprosti, ce qui est à Yalivets, et ce qui est à moi...
... l’hésitation est quelque chose de plus que l’erreur...
... dit encore...
... raconte l’après...
... comment était le Yalivets d’avant...
... moi, je dis comme ça : je t’aime tellement beaucoup, c’est ainsi donc c’est ainsi...
... je sais que maman est venu quand Yalivets était déjà à la mode. Il n’existait nulle part ailleurs de telles villégiatures...
... de tous les nôtres qui étaient avant, tato disait – peut-être...

4. Le vieux Beda écrivait en réponse (Si je pouvais me souvenir de tout ce qu’ils disaient, que nous disions. Même sans ce que je racontais moi. Et s’ils m’avaient raconté tout ce qu’ils se disaient sans moi. Mais eux non plus ne se souvenaient pas de grand-chose, à part quelques phrases. Et lorsque tu ne te souviens pas qui disait, comment on te l’avait dit – il n’y a personne. Tu n’entendras pas les voix. Il faut entendre les voix. La voix est vivante, la voix vivifie. La voix est plus forte que l’image. Franz me disait qu’il est des choses plus importantes que le destin. Ainsi les intonations, la syntaxe. Si tu veux rester toi-même ne rejette jamais tes propres intonations. Durant toute la guerre il parla avec la même voix que toujours. Je ne peux pas parler une autre fois uniquement à ce sujet. Je ne peux pas te raconter tout ce que tu veux entendre. Je peux parler. Alors tu peux entendre ce que tu veux. Et le contraire – non. Mais toi non plus tu ne te souviens pas de tout. Ce qui est dit – passe. On se sent bien maintenant parce que l’on se parle bien. J’aime m’écouter te parler. Dans votre famille personne ne reconnaissait la syntaxe admise. Tu connais les phrases familiales : c’est ainsi donc c’est ainsi, il le faut donc il le faut, irresponsable succession dense, je t’aime tellement beaucoup...
L’hésitation c’est plus que l’erreur, ou alors moins. Mais pour plus longtemps. On disait que ton grand-père, le père de ta mère, il n’était pas d’ici, de quelque part du côté de Charych, on disait qu’il avait un petit jardin. Il rêvait d’y finir ses jours. Rester allongé sur le lit fait de coquilles d’escargots, fumer de l’opium et du pied donner de temps en temps une taloche à des boules de verre. Il entoura d’un mur un petit morceau de terre, l’avait ensemencé avec de l’herbe de premier choix, homogène et fine. Il planta au milieu un poteau immensément grand et y fit courir du lierre, des haricots et de la vigne sauvage. Auprès il creusa un trou et le remplit en entier de coquilles d’escargots. On disait qu’il avait vu quelque chose de semblable derrière un grand mur dans les Hradtchany, lorsqu’il s’y était perdu et avait grimpé sur un cerisier pour se repérer. Il se couchait sur ce lit lorsqu’il fumait. Il posait sa tête sur une grande pierre plate où ne poussaient que des lichens. Il allait dans les Bili Tatry, il y recherchait on ne sait quels spores et en infectait ou ensemençait les pierres. Encore il avait lui-même soufflé des boules de verre à l’intérieur des quelles poussaient des cyclamens. On pouvait leur donner une taloche et alors elles roulaient, les cyclamens se retournaient et après quelque temps tordaient leurs tiges, dirigeant le bas vers la terre et le haut vers le soleil. Ce jardin fut détruit lorsque ta mère était encore petite et grand-père s’est enfui dans les montagnes avec elle et les autres enfants. Franz non plus n’était pas d’ici. Personne ne te dira d’où il est venu, d’où il est originaire. Il voulut vivre à Yalivets, car il espérait que là il ne ressentira pas d’impressions, que là ne se passera aucune histoire. Il ne voulait pas qu’autour de lui se passe quoi que ce soit que dont on n’aurait pas le temps de suivre le développement. Qu’il y ait des choses dont il aurait fallu se souvenir. Il était encore très jeune. Il ne savait pas que cela n’existe pas – premièrement parce que la vie est partout, insignifiante combien même, monotone, mais impétueuse, inimitable, infinie. Et deuxièmement – il n’est pas indispensable de se remémorer, d’attraper les souvenirs de force. Ce qui doit rester vient à ta rencontre et germe. Une manière de géographie botanique – la plénitude de la joie de la germination. Je sais que la première Anna est venue alors que Yalivets était déjà à la mode. Les patients venaient de partout pour boire du gin. Le village avait déjà l’aspect d’aujourd’hui, sans tes innovations bien sûr. De petits hôtels furent construits, des pensions pourvues de bars. On pouvait y boire dans sa chambre, boire à deux, en plus grande compagnie, trois fois par jour, à jeun et avant de s’endormir, ou toute la nuit, ou encore l’on pouvait demander à être réveillé à une heure précise de la nuit et de se faire servir une portion au lit. On pouvait rester dormir là où l’on avait bu, ou de boire avec le médecin ou le psychothérapeute. J’aimais me soûler sur la balançoire. Anna grimpait très bien sur les rochers. Elle sentait le poids de chaque fragment de son corps et savait le répartir sur la surface verticale. Là il ne faut rien percevoir globalement. Et ce qui est important – tu es toujours avec la corde. Elle pensait que tout lui était égal, mais au fait elle commença à avoir peur. Elle commença à venir à Yalivets après s’être gravement blessée. Car de nouveau elle pouvait très bien grimper, mais voilà : elle avait peur. Elle ne savait pas bien expliquer, car elle ne savait presque pas parler, bien qu’elle pensait avec chaque millimètre de son corps. Franz était à l’époque deux fois plus grand que maintenant – tu peux imaginer ce qu’ils devaient ressentir. Franz n’a jamais parlé à quiconque de ces choses. Mais je sais qu’ils se sentaient le mieux lorsque Anna était enceinte. Et cela – sans peut-être. On ne sait pourquoi on considère généralement que la fin d’un sujet est la mort. En fait les sujets se terminèrent précisément lorsque quelqu’un naît. Ne te fâche pas, mais lorsque tu es née s’est achevé l’histoire de Franz et de ta mère...)
Anna aimait beaucoup que Beda écrive sur les emballages, qui sentaient encore diverses tisanes de fruits.



Génétiquement

1. François se considérait être une personne superficielle. Il aimait les surfaces. Il s’y sentait à l’aise. Il doute qu’il faille aller plus profondément que ne voit l’œil. Et cela tout était attentif à ce qui se faisait entendre d’au-delà toutes les membranes. Et sentait les effluves s’échappant des pores. Il regardait chaque geste, mais regardant quelqu’un il n’essayait pas d’imaginer ce que celui-là pensait. Il ne tentait pas d’analyser l’essence, car la profusion des détails extérieurs apportait suffisamment de réponses. Il remarqua plus d’une fois qu’il se satisfaisait des explications qui se donnaient à voir des divers phénomènes sans avoir besoin d’accéder à la connaissance des liens entre les choses. Le plus souvent il utilisait de la plus simple figure de la pensée, à savoir l’analogie. La plus part du temps il pensait que telle chose est semblable à telle autre. Alors il mélangeait les formes et les goûts, les sons et les odeurs, les traits et les attouchements, le ressenti des organes internes avec la sensation du chaud et du froid.

2. Mais il y avait une question philosophique qui l’intéressait pour de bon.
Franz réfléchissait à la réduction. Il notait comment l’immensité d’une vie humaine, l’infini démultiplié par la quantité innombrable de secondes, peuvent, être par étapes, réduites à quelques mots, qui, par exemple, décrivent quelqu’un dans une encyclopédie (de tous les livres Franz ne reconnaissait que le Dictionnaire encyclopédique Larousse et sa bibliothèque se composait des quelques-unes des rééditions disponibles).
L’un de ses passe-temps était d’inventer des articles de quelques mots ou de quelques phrases dans le style du Larousse – à propos de tous ceux qu’il connaissait ou rencontrait. Les articles qu’il se consacrait à lui-même, il lui arrivait même de les mettre par écrit. Et avec les années il y en avait quelques centaines. Et bien que chacun contenait quelque chose de différent des autres, tout de même sa vie entière – combien même pas encore achevée – se trouvait résumée en quelques dizaine de mots judicieusement disposés. Cela enthousiasmait Franz, et tout en l’étonnant, cela donnait l’espoir que vivre comme il le faisait – était la bonne façon.

3. Une preuve de plus de sa superficialité était que Franz ne savait rien de ses origines. Même en ce qui concernait son père et sa mère il ne savait que ce qu’il avait vu dans l’enfance. On ne sait pourquoi ils n’avaient jamais parlé du passé, et l’idée ne lui était pas venue à l’esprit de demander quoi que ce soit. Toute son enfance il n’a fait que dessiner dans la solitude tout ce que ses yeux voyaient. Les parents sont morts sans lui, il avait déjà à l’époque un maître dans une autre ville. D’ailleurs un jour François s’est rendu compte que jamais, même dans les premières années, il n’a dessiné ni sa mère, ni son père. Leur réduction était presqu’absolue.
Sans doute la peur de transmettre un tel vide l’obligea à raconter le plus possible de choses sur lui-même. Même lorsqu’il lui parlait de la genèse du monde, il essayait de le faire en sorte que Anna se souvienne pour toujours que telle chose elle l’entendit pour la première fois de la bouche de son père.
Bien qu’à propos de sa mère – son Anna – il ne savait que ce qu’ils avaient vécu ensemble – un peu plus de deux ans. Mais cela était suffisant pour que la fillette su tout ce qu’il fallait qu’elle.
Et de toute sa vie – à l’exception des tout derniers mois – Anna ne vécue un seul jour sans tato. Même après être devenue la femme de Sébastien.

4. En septembre 1914 elle s’engagea volontaire et après quelques mois de formation elle se retrouva sur le front en Halytchyna orientale. Sébastien et François restèrent seuls dans la grande maison, pas loin de la rue principale de Yalivets. Il n’y avait aucune nouvelle du front. Au printemps 1915 un messager arriva dans la ville et transmit à Sébastien (Franz avait eu la tête tranchée la veille,  et les funérailles devaient avoir lieu le lendemain) un nourrisson – la fille de l’héroïque engagée volontaire Anna de Yalivets. Sébastien ne sut jamais quand précisément était née la fillette et que faisait Anna enceinte au milieu des pires batailles de la guerre mondiale. Mais il était certain d’une chose – c’était sa fille. Il la nomma Anna, plus exactement seconde Anna (et après sa mort en parlant d’elle il disait simplement – la seconde).

5. La seconde Anna ressemblait de plus en plus à la première. Etait-ce vrai que toutes deux elles ressemblaient à la toute première – seul le vieux Beda aurait pu le dire. Quant à Sébastien il prit l’habitude quotidienne de se comparer à François.
Il éleva seul Anna, ne laissant s’en approcher aucune femme. Puis il advint qu’à dix-huit ans elle s’est librement choisit un homme. Ce fut bien sûr Sébastien.

6. Cette fois il n’y eu pas une seule chose qu’il ne sache de la gestation de sa femme. D’ailleurs il fut le seul à être présent à la naissance de leur fille (qui était aussi sa petite-fille). Sébastien avait vu comment la naissance fut la fin de l’histoire. Car au début de la suivante sa plus chère seconde Anna mourut une minute avant que la troisième ne se retrouve dans ses bras.
Quelque part dans ses tréfonds amers Sébastien ressentit une furieuse torsion et détente des eaux souterraines, le marouflage et l’effacement des mondes, la transformation des vingt années précédentes en une graine. Il songea qu’il n’est nul besoin de Neprosti pour deviner que quelque chose de semblable lui était déjà arrivé, et qu’avec la femme qui venait de naître il vivra jusqu’à une fin semblable. Et que la question n’était pas dans le sang extraordinaire des femmes de cette famille, mais dans sa volonté irrépressible de s’écouler en elle. Que ce n’était pas elles qui devaient mourir jeunes, mais lui, qui n’avait pas le droit de voir plus d’une à la fois.

7. Sébastien sorti sur la véranda. Les Neprosti étaient sans doute arrivés plus tôt, mais ils se tenaient silencieux assis sur les bancs, attendant patiemment la fin de l’accouchement.
Pour le dîner Sébastien tira une centaine de merles, qui venaient de dévorer toutes les baies sur le jeune sorbier noir. Il les a fait cuire entier – juste plumé et enduit de safran.
Deux femmes – la vijlounka et la hadiyernytsya – lavèrent Anna et la couvrirent de lijnyky multicolores. 
Pendant ce temps les hommes ont tant bien que mal nourrit l’enfant et ont dit qu’il n’était pas nécessaire de lui dire quoi que ce soit car elle-même était une neprosta. Et encore ils ont dit ce que disait Franz : qu’il y a des choses bien plus importantes que le destin. Sans doute parlait-il de l’hérédité.
Après le dîner Sébastien n’arrivait pas à s’endormir. Il essayait de se souvenir si Anna n’avait jamais mentionné le lieu où elle voulait être enterrée et songeait comment il allait nourrir l’enfant demain. Puis il songea aux expériences du pasteur Mandel avec les haricots et décida que cet enfant sera heureux. Il essaya de s’imaginer dans dix-sept ans, en 1951, et s’endormit aussitôt.


...

Nota Bene. Je cherche un éditeur français, je veux dire francophone. De préférence francophone.


Taras Prokhasko à l'époque de l'écriture des Neprosti en compagnie de Mox Perkalaba, Delyatyn, 2001

Autres œuvres de Taras Prokhasko en traductions françaises :

C'est ainsi

Fait en terre d'Oukraïne

Halytchyna FM (fragment) expérience de traduction "en chantier"

Тарас Прохасько НепрОсті французькою мовою


5 commentaires:

  1. Jekaterina Gazukina, Issues of translation of the novel NeprOsti by Taras Prochas´ko

    Abstract This diploma thesis on Issues of translation of the novel NeprOsti by Taras Prochas´ko deals with an analysis of the translation and specification of particular translators‘ solutions of the novel NeprOsti written by one of the famous one of the famous contemporary Ukrainian prosaist and essayist, who belongs to representatives of the Stanislav Phenomenon. His work has a specific characteristic distinguished from the other Ukrainian post-modern authors. The characteristic of his work and its placement within the contemporary Ukrainian literature is a part of the first section of the work. The attention is paid to Prochasko’s specific text NeprOsti, published in 2012, in Czech translation titled Jinací. In the second part of the diploma thesis there are stated the theoretical solutions of my analysis. The story is set into ethnographic specific Hutsul part of Carpathian Ukraine, which is rich in numerous local facts and linguistic interesting peculiarities that are significantly reflected in the text. For this reason the novel contains a number of problematic and interesting phenomena, which are generally referred to as culture-specific items. A difficulty during the translation process was also caused by the author's distinctive syntax, language games and numerous polysemantic expressions. In the third part, we can find the focus of this thesis based on the detection of the passages demanding for translation and discovering the specific translation possibilities in designing other translation methods.

    https://is.cuni.cz/webapps/zzp/detail/81114/

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  2. The UnSimple by Taras Prokhasko. The translation is very good. Enjoy! :-)

    http://levhrytsyuk.blogspot.fr/2009/04/unsimple-by-taras-prokhasko-translated.html

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  3. En russe, dans la traduction de Levtchine : http://admarginem.ru/books/533/

    Dans la traduction de Poustogarov : https://www.proza.ru/avtor/ukrsuchlit&book=4#4

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  4. https://www.amazon.de/Daraus-lassen-Erz%C3%A4hlungen-machen-suhrkamp/dp/3518125788#reader_3518125788

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  5. Oksana Tsyperdyouk, Houtsoulsky dyalektyzmy v movi romanou "NeprOsti" Tarassa Prokhaska, 2012

    http://194.44.152.155/elib/local/2411.pdf

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