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jeudi 6 février 2014

Taras Prokhasko, Fait en terre d'Oukraïne






Photo : Rostyslav Chpouk (if-Ro)

Тарас Прохасько. Зроблено на Україні 
Taras Prokhasko. Fait en terre d’Oukraïne


Parmi les meilleures expériences de ma vie il y a la venue dans nos contrées de tous petits groupes touristiques suisses, composés de bonnes gens pour qui découvrir le monde est intéressant et important. Pour qui il ne s’agit pas là juste de profiter de la détente bien méritée de la retraite, mais de voyager pour de vrai, regarder, essayer de comprendre, essayer d’aimer.

Ces gens simples m’inspirent.

Il y a peu les membres d’un de ces tours par la Halytchyna me faisaient part de leur trouble : après avoir lu en préparation du voyage la littérature oukraïnienne à leur disposition, ces Européens par excellence s’étaient senti effrayé par le sentiment soudain de leur provincialisme.

Et je comprends bien ce qu’ils voulaient dire. Pas seulement parce que nous avons une littérature extraordinaire (à condition de la bien traduire et de bien la comprendre) qui sait raconter la vie de cette terre centrale et des hommes qui l’habitent. Mais parce que l’Histoire du vingtième siècle, Histoire si récente et dont les lois régissent encore le siècle nouveau, véritablement cette Histoire nous a choisi pour qu’ici ait lieu et se passe ce qu’il y a de plus intéressant dans les temps nouveaux.

Nous même ne nous en rendons généralement pas compte. Pour nous ces évènements historiques ne sont d’habitude que des aspects particuliers de notre vie quotidienne. Quant aux Européens et aux Asiatiques, dans leur Histoire officielle notre territoire ne figure que sous forme de fragment sans grande importance, comme un espèce de stade en déshérence où, de temps en temps, se passent les matchs décisifs de leurs équipes préférées.

Cela me fait penser à une chanson pour moi très intime comme peut l’être une comptine de la très tendre enfance. On me la chantait avec beaucoup de tendresse. De plus on y parlait de choses familières : de nos meules, toujours soigneusement rangées dans la huche. Les autres personnages m’intéressaient peu à l’époque. Je savais cependant qu’ils avaient quelque rapport direct à nos deux pierres. « Staline écrit à Hitler – les meules tournent, crénom, elles tournent, crénom de nom. Hitler lui écrit de retour – je les prendrai les meules, je les confisquerai.» Quant au refrain il disait les raisons immuables : « elles tournent à droite, les meules, elles tournent à gauche, c’est parce qu’on a faim qu’elles tournent, les meules  Et se terminait par la solution historique coutumière, ce par quoi tout s’achève toujours : « le sabre frappe à gauche, le sabre frappe à droite, pour que mon cœur cesse enfin de souffrir.»

A chaque printemps, lorsque l’on bêchait le potager, et à chaque automne aussi, lorsqu’il fallait le bêcher à nouveau, nous ramassions dans la terre retournée les balles et les douilles de toutes sortes d’origines. Par seaux entiers au début, par pleines poignées ensuite, et puis... une à une par-ci par-là.

La forêt qui s’étend par-delà notre verger était creusée de tranchées, de retranchements pour les mitrailleuses et les canons, de larges fossés et de boyaux étroits. Le pont par-dessus la rivière était neuf car l’on avait fait sauter l’ancien, dont les fragments gisent encore aujourd’hui au fond de la rivière.

La connaissance qu’avaient de notre continent ceux qui m’avaient élevé, était sans frontières, non seulement parce qu’ils savaient diverses langues, lisaient des journaux et des livres de différents pays, étaient liés d’amitié avec des gens nés ailleurs, avaient étudié dans les universités étrangères et avaient été emprisonnés dans les prisons et les camps de tous ceux qui s’étaient battu ici les uns contre les autres, mais aussi parce que tous ces Etats, ces journaux, ces armées et ces prisons venaient d’eux-mêmes. Même si l’on restait sans sortir de chez soi. Le mieux que ces visiteurs pouvaient apporter était les nouvelles marques de cigarettes et de savon. Et encore les immeubles qu’ils bâtissaient – des copies simplifiées des bâtiments de Vienne, de Varsovie, de Berlin et de Moscou, ce qui fit que plus tard je regardais les authentiques Vienne, Varsovie, Berlin et Moscou comme s’ils étaient composés avec des fragments de la ville de mon enfance.

Lorsqu’ils parlaient entre eux, ceux qui m’avaient élevé, parlaient de la Sibérie comme on parle de villégiature. Avec le temps les souffrances s’étaient effacées de la mémoire, ils se souvenaient des tempêtes de sable en été et de la taïga en hiver, et du lait que l’on vendait gelé et au poids, et du chemin de fer le long du majestueux lac Baïkal.

Ils avaient cessé d’avoir peur de quoi que ce fut car ils avaient acquis la certitude de l’impermanence de tout ce qui est impermanent. Et tout particulièrement des Etats, des journaux, des prisons, des visiteurs et des marques de cigarettes. Ils faisaient même des enfants lorsque les temps étaient tellement incertains, ils faisaient l’amour dans les temps les plus dures,  parce qu’ils savaient que l’amour et les enfants existent tant qu’ils existent.

Il faut dire qu’ils avaient été à bonne école. Puisque l’Histoire des différents peuples, ils devaient l’apprendre avec bien plus d’application que les élèves issus de ces peuples. En conséquence leur vision de l’Histoire s’approchait ne serait-ce qu’un peu de la vison idéale. Et ainsi – sans le moindre oukraïnocentrisme – ils avaient parfaitement conscience que le plus important de l’Histoire européenne ne passera pas à côté de leur vie. Ils avaient accepté de vivre sur un terrain d’expérimentation. Leur pacte avec le diable consistait à faire don de soi à ce laboratoire universel.

Bien entendu les expérimentateurs, et les observateurs extérieurs, ne peuvent dès lors qu’être saisis par la sensation de venir ici depuis la périphérie, par le sentiment de leur provincialisme et aussi par la crainte qu’à un moment ou un autre l’expérience ne s’échappe de l’éprouvette. 

Traduction de Oles Masliouk

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